The Chronic #1 : Interview de Philippe Auclair

*Interview réalisée le 28 février 2019 et disponible en audio dans l’émission The Chronic #1 disponible ici 

Que pensez-vous des premiers mois d’Unaï Emery à la tête des Gunners ?

Ecoutez, je pense que pendant plusieurs semaines, voire plusieurs mois, on a dit trop de bien de lui. Et ensuite on l’a un peu trop critiqué. En ce sens je pense qu’il fait exactement ce à quoi je m’attendais, ce que j’espérais, à savoir que c’est une influence stabilisatrice. C’est quelqu’un qui a redonné une certaine discipline tactique au groupe. Quelqu’un qui a hérité d’un club qui, malgré tout, n’est pas des plus évidents à gérer, pour ce qui est de la succession d’Arsène Wenger, mais aussi avec le départ de Sven Mislintat. Je trouve qu’il a fait un travail tout à fait honorable, je n’irai pas jusqu’à dire remarquable, mais pas loin! C’est-à-dire que si vous me demandiez une note, je mettrai 7/7,5 sur 10, et certainement pas en dessous de la moyenne. Quand on m’avait demandé, au départ de Wenger, à quels entraîneurs je pensais, j’avais donné trois noms : Unaï Emery, Lucien Favre et Leonardo Jardim. Quand on y réfléchit, ils ont tous un profil de managers sérieux, de coach sérieux, parce que c’est ce dont le club et l’équipe avaient besoin. Le club a peut être besoin d’autre chose, et ça viendra plus tard, comme d’une personne un peu plus charismatique. Mais dans un premier temps ce qui comptait c’était de se confronter aux problèmes qui crevaient les yeux dans les dernières années du règne d’Arsène.

Justement, à la fin de l’ère Arsène Wenger, on sentait que le vestiaire l’avait un peu lâché, est-ce que vous pensez qu’Emery a permis de retrouver une cohésion d’équipe ?

Je ne sais pas si le vestiaire l’avait véritablement lâché. Je pense que le vestiaire vivait dans une espèce de zone de confort, mais je ne pense pas que les joueurs d’Arsenal avaient perdu de leur respect pour Arsène Wenger. Je pense que certains d’entre eux étaient peut-être frustrés du travail qu’ils faisaient avec lui. Peut-être que les méthodes d’Arsène n’étaient plus tellement adaptées au « football du 21e siècle », pour utiliser une formule un peu passe-partout. Mais je ne pense pas qu’ils avaient lâché leur entraîneur, pas du tout. Mais il est sûr que certains des joueurs espéraient pouvoir travailler avec un entraîneur qui soit un peu plus « hands on » comme on dit au niveau de l’entrainement, avec des idées tactiques et stratégiques plus claires. Ils voulaient sûrement sortir de cette zone de confort dans laquelle beaucoup de joueurs étaient tombés, et dans laquelle ils continuent de tomber de temps à autre au passage. Ce n’est pas parce qu’Emery est là que le comportement et le profil psychologique des joueurs qui sont issus de l’effectif a changé pour autant. Et donc certains problèmes auxquels Arsène devait faire face, en particulier dans ces dernières années, sont des problèmes qui existent encore au sein du vestiaire. Emery, c’est au moins un début de solution. Si je vous avais dit au début de la saison qu’Arsenal serait qualifié pour les huitièmes de finale de la Ligue Europa, qu’Arsenal serait 4e du championnat après 28 journées, je pense que vous m’auriez dit « ça me va bien ».

Lorsque l’on voit que des problèmes persistent aujourd’hui, malgré le départ de Wenger, notamment en défense, est-ce qu’on peut dire que ces problèmes sont plus profonds que le simple manager?

Oui. Le problème d’organisation défensif était évident. Il y avait un manque de travail sur ce côté des choses. Et ça ce n’est pas quelque chose que l’on peut changer en quelques semaines, voire en quelques mois. Il y avait des problèmes évidents de préparation sur les coups de pieds arrêtés. Il y avait des problèmes également avec le type de personnel qu’utilisait Arsène et le type de consignes que donnait Arsène. Je ne pense pas trahir un grand secret en disant que des joueurs comme Granit Xhaka n’avait que très peu d’instructions tactiques sur le rôle qu’il devait jouer dans le replis défensif, dans la couverture pour protéger le « back four », ou le « back three » ou le « back five ». Ce n’était pas le fort de Wenger dans cet Arsenal là. Les problèmes défensifs existent toujours, mais je pense qu’une grosse partie de ces problèmes défensifs sont aussi dus aux énormes problèmes de blessures qu’a eu Emery tout au long de la saison. Quand le club a trouvé une assise défensive digne de ce nom, quand on pensait qu’une solution avait été dénichée, que oui le « back three » c’était ça qu’il fallait. Quand on a eu la confirmation que Rob Holding était un joueur qui pouvait tenir son rôle dans un club de premier plan et Premier League, sa blessure, sa perte a été très préjudiciable, parce qu’on avait à cette époque là un véritable équilibre défensif. Quand vous abordez un match avec Lichtsteiner, Kolasinac et Mustafi dans une défense à quatre ou à cinq, avec un gardien qui à mon avis est encore en train de se faire à la vie en Premier League, il est certain que vous prenez des risques. Avec Granit Xhaka qui n’est pas nécessairement le meilleur protecteur de « back four » ou de « back five » que l’on puisse imaginer. Il y a un peu de bricolage qui a du être fait par Emery. Il a dû improviser au fil des matchs. Quels sont les défenseurs qui n’ont pas été suspendus ou blessés dans l’effectif d’Arsenal cette saison ? Réponse : Aucun. Certains se sont blessés plusieurs fois, d’autres très gravement. Comme c’est le cas pour Hector Bellerin pour Holding. Donc dans ce contexte là, qui est difficile à gérer, même si nous avons toujours la boule dans la gorge lorsque l’on voit Mustafi essayer de relancer le ballon où lorsque l’on sent un peu de pression sur le but d’Arsenal, malgré tout des progrès nets ont été accomplis. Si ces progrès n’avaient pas été accomplis, vous ne verriez pas le club à la 4e place du championnat d’Angleterre aujourd’hui.

Que pensez-vous de la gestion des cas Aaron Ramsey et Mesut Özil ?

Le cas Ramsey, je ne pense pas que cela dépende uniquement d’Unaï Emery. La question était de savoir comment gérer la situation d’un joueur, qui est un joueur de très grand talent, qui a fait de belles choses avec Arsenal. On se souvient du but qui donne la Cup, et de beaucoup d’autres buts d’ailleurs. Un joueur qui n’a pas été le plus régulier, le plus constant durant sa carrière. Il est quand même là depuis 10 ans Aaron. Il n’a jamais atteint les sommets qu’on lui promettait lorsque Arsène l’avait libéré des griffes de Sir Alex. Un club qui, financièrement, a malgré tout des contraintes assez sévères, assez rigides, du fait de son propriétaire. Du fait aussi que les moyens financiers, sans la Ligue des champions, ont été sacrément réduits. Dans ce contexte-là, vous avez un joueur de talent, dont le professionnalisme n’est certainement pas à remettre en cause, je trouve même qu’il fait une de ses meilleures saisons avec Arsenal, alors qu’il ne joue pas énormément. A chaque fois qu’il joue, on a l’impression qu’il apporte vraiment quelque chose au jeu d’Arsenal. Mais quand vous voyez ce qu’il faudrait faire comme effort financier pour qu’il continue à Arsenal, pour pouvoir faire concurrence à ce que lui propose la Juve. D’ailleurs, ce n’est pas 400 000 livres par semaine, ça c’est une fausse information. Le salaire que lui propose la Juve, selon ce que j’ai entendu et selon des gens de confiance, se situe plutôt aux alentours de 250 000 livres par semaine, ce qui est toujours colossal. Mais si vous ne voulez pas vous aligner là-dessus, si vous pensez que vous avez d’autres priorités, vous n’avez pas vraiment d’autres choix. C’est dommage mais c’est ainsi. Dans le cas de Mesut Özil, je pense que Mesut a beaucoup manqué. Alors on va dire que parfois quand il est présent il manque aussi. Mais il a beaucoup manqué parce que l’un des problèmes de cette saison pour Arsenal, l’une des raisons pour lesquelles il y a une certaine frustration qui s’est installée, c’est que Arsenal est doté de deux bons attaquants : Lacazette qui est un buteur de très grand talent et Aubameyang qui lui est carrément exceptionnel. Mais c’est une équipe qui manque de créativité devant le but. Lorsque l’on pense à des joueurs comme Alex Iwobi ou Mkhitaryan, ce ne sont pas des créateurs au même titre qu’Özil. Les joueurs comme Mesut Özil sont rarissimes. Et le fait est qu’il n’a pas été au niveau. Il a aussi eu des problèmes physiques, qui n’étaient pas nécessairement une invention de son manager. Il a vécu une période après la coupe du monde qui était extrêmement difficile pour lui, psychologiquement. Je crois qu’il commence à en sortir, mais pour lui ça à été un crève coeur. Il l’a très mal vécu et ça a eu un impact sur ses performances en club. Donc Unaï Emery, qui a des exigences vis-à-vis de ses joueurs, et qui a été fort dans sa façon de les mettre en avant et le faire comprendre à son groupe, a dû sanctionner les joueurs qui n’étaient pas assez concentrés sur le travail qu’il entendait leur faire faire. Moi ce que je vois de Mesut Özil, lorsqu’il est en forme, c’est un Özil que j’ai envie de voir à tous les matchs. Et Arsenal a besoin d’un véritable numéro 10, ou de ce qui passe pour un numéro 10 de nos jours. Parce que le poste de numéro 10 que l’on entendait du temps des Maradona ou de Riquelme ça n’existe plus. Mais Arsenal a besoin d’un joueur qui corresponde à ce profil, que ce soit dans l’axe ou excentré. Et de tous les joueurs qui sont dans l’effectif, c’est Özil qui correspond le plus à ce profil. Dans un bon jour, Mesut Özil est un joueur de classe mondiale. Et de toute façon, sa situation contractuelle est telle que vous ne pouvez pas le vendre, c’est impossible. Parce que vous ne trouverez pas de club qui puisse lui offrir un salaire aussi conséquent que celui qu’Arsenal a négocié avec lui lors de sa dernière prolongation. C’est un cas où il faut faire de mauvaise fortune bon coeur, il faut se rendre compte que l’on est dans une situation difficile à gérer. Il faut la gérer avec un certaine fermeté comme l’a fait Emery, mais en demeurant réaliste en se disant qu’on aurait besoin de Mesut Özil. Et d’ailleurs Mesut est de retour dans l’équipe et je ne pense pas qu’il en sortira jusqu’à la fin de la saison.

Dans l’effectif actuel, quel est le joueur qui vous impressionne le plus cette saison ?

C’est Lucas Torreira, sans même avoir besoin de réfléchir. Vous savez j’ai deux abonnements à Arsenal, comme ça j’emmène toujours un copain avec moi. Et l’un de ces copains est un fan du Barça. Et quand je l’ai fait venir pour la première fois cette saison, il m’a dit « c’est quoi ce mec là ? C’est qui? » Je lui ai répondu : « C’est Lucas Torreira, c’est notre pépite, c’est notre perle. » Alors il m’a dit « mais attend on en a besoin nous », alors je lui ai dit « Bas les pattes ! ». Torreira m’a tout de suite séduit. Quand il entrait en jeu, puisqu’il n’était pas tout de suite titulaire, d’emblée on a senti un joueur de très très haut niveau. Lorsque je vais devoir faire mon 11 de l’année en Premier League, je l’inclurai. Je le mettrai devant des joueurs de Manchester City, de Liverpool, de Manchester United et ailleurs. Il a tout simplement été, et il est tout simplement exceptionnel. Et il l’est pour beaucoup de raisons. D’abord pour la façon dont il a redonné du coeur aux supporters d’Arsenal. Ils ont trouvé un joueur dont ils pouvaient chanter le nom sans aucune arrières pensées. C’est quelqu’un qui à la « garra » uruguayenne. C’est un combattant, même si je n’aime pas utiliser des images militaires. C’est quelqu’un qui a le goût du combat comme un pugiliste plus que comme un soldat n’exagérons pas. C’est aussi quelqu’un qui, tactiquement a une lecture du jeu qui est très juste. C’est quelqu’un qui physiquement, malgré sa petite taille, est d’un courage et d’une implication telle dans ses duels qu’il est capable de gagner des ballons de la tête face à des joueurs qui le dépassent d’une tête voire de deux. Techniquement très juste. En plus de ça, c’est un de ces joueurs qui, bien qu’il soit demi-défensif, est sans arrêt à la recherche de la passe qui va traverser les lignes. Autant Xhaka par exemple, qui a des moments d’inspiration, se contente souvent de petites passes latérales, ou alors de longues transversales, qui sont un peu sa signature. Torreira lui c’est plus la passe dans l’intervalle, la conscience très aiguë des déplacements de ses coéquipiers. Du placements et des déplacements de ses coéquipiers même. Il dynamise donc les offensives des Gunners et c’est un joueur qui est devenu tout simplement indispensable dans ce dispositif. C’est vraiment la grande, l’énorme satisfaction de cette saison, une recrue de tout premier plan qui est encore super jeune. Maintenant le problème ça va être de le conserver, parce que croyez moi, toute l’Europe veut Lucas Torreira. Et toute l’Europe sait ce que vaut ce joueur.

Comment voyez-vous la fin de saison d’Arsenal cette saison en championnat et en Europa Ligue avec cette double confrontation contre Rennes?

Je crains cette double confrontation. Je la crains malgré cette décision, que je trouve injuste pour les supporters Rennais, de permuter les deux matchs, surtout quand on voit les résultats d’Arsenal à l’Emirates cette saison qui sont franchement impressionnants. Mais je me méfie énormément de l’équipe de Rennes. J’adore leur attitude dans cette ligue Europa, le fait qu’il y vont à fond, ce qu’ils ont fait au Bétis, c’est un vrai grand exploit. Et j’ai un petit peu les jetons parce que je sens ce groupe de Stéphan complètement concentrés sur cette compétition. Ce qu’ils ont fait à Séville va leur servir d’aiguillon. Savoir qu’ils peuvent redresser n’importe quelle situation, surtout à l’extérieur, ce qui n’est pas rien. Donc de ce côté là, j’ai quelques doutes. Pour ce qui est du championnat, on en parlerait surement différemment si l’interview avait lieu après le derby du nord de Londres. Ce match risque d’avoir une certaine influence sur la manière dont nous allons aborder cette fin de saison. Parce que si par bonheur on faisait un truc à Wembley, et qu’on revenait à un point de Tottenham ça voudrait dire qu’on se bagarre pour la troisième place. Et il va falloir se bagarrer parce qu’on voit une équipe de Manchester United qui pour moi est favorite pour finir dans le top 4. Si je vous donne les choses à plat, à la fin de la saison le top 4 c’est les deux devant, plus Tottenham et Manchester United. C’est une question de dynamique, c’est une question de moyens. Même si Manchester a des problème de blessures, ils ne vont pas durer éternellement. On a vu ce que ça a donné à Crystal Palace, je m’attendais à ce qu’ils aient une très mauvaise surprise, ça n’a pas été le cas et ils ont contrôlé le match admirablement. Tottenham à un groupe finalement supérieur à celui des Gunners. Et pas seulement sur le papier : c’est un groupe qui est plus dense, mieux organisé et défensivement beaucoup plus solide. Qui n’a peut être pas de joueurs comme Lacazette ou Aubameyang, qui sont des espèces d’éclairs dans la finition, mais qui ont Harry Kane, Son, Eriksen, Alli avec Lamela et Lucas Moura sur le banc. Une cinquième place serait pour moi quelque chose de tout à fait honorable, même si j’espère évidemment d’avantage. 

Pour finir on va parler de TooGoal, qui est une application qui vient de sortir. Alors TooGoal, c’est quoi ?

Avec un groupe d’amis, on s’est dit que c’était extraordinaire qu’il n’existe pas de réseau social pour le football. Ça parait dingue de dire ça mais il n’y en a pas. Les gens utilisent Twitter, Instagram ou Facebook, voire Pinterest qui ne sont pas des plateformes 100% foot. Donc on s’est demandé pourquoi est-ce qu’on ne créerait pas un endroit qui soit un lieu de rendez vous pour toutes les familles du football. Que ce soit le football amateur, le football professionnel, le football féminin, le handi-foot etc… On a les gens pour, une petite équipe. On va faire à la fois une plateformes sur laquelle les gens peuvent échanger, poster etc.. Mais où ils pourront aussi avoir accès à un contenu spécifique, en exclu, qui soit un contenu écrit, mais aussi un contenu de résultat ou un contenu audio. Le contenu écrit, comme je fais partis de l’écurie du Guardian, on a négocié un contrat de partenariat avec nos amis du Guardian pour offrir des articles en version française, un vrai bonus de très très haute qualité. Pour ce qui est des résultats, je connaissais des gens d’Opta donc je suis allé les voir et nous sommes tombés d’accord donc Opta est avec nous. Ils nous confient chaque lundi leur spécialiste statistiques, Jean Opta que tout le monde suit sur Twitter. Et puis bien entendu les podcasts. Pour le moment on en a que deux. On a le podcast international présenté par Julien Cazarre que vous connaissez bien mais dans un rôle totalement différent. Pas celui de l’amuseur public mais celui du vrai connaisseur du foot, ce qu’il fait admirablement avec mon ami Bruno Constant. C’est un groupe de copains au départ, basé à Liège et à Bruxelles, avec des amis qui viennent de France Football. Et on a un deuxième podcast sur le foot anglais qui intéressera sûrement plus les gens qui vous suivent et dans lequel on parle pas mal d’Arsenal je vous rassure tout de suite. C’est tous les mardi avec Bruno Constant et moi, ou on accueille un troisième invité et on va lancer encore d’autres podcasts au fil de la saison. 

#Albin #Augustin

 NB : Interview réalisée par Albin Mouton et retranscrite par Augustin Bernard

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