Les Kroenke, partie 1/2

C’était la veille de la fin du Mercato. Les Rams de Los Angeles mènent 10 à 6 face aux New York Giants. A la mi temps, les Kroenke décident d’arrêter de regarder ce match, pour rejoindre une visioconférence avec Tim Lewis, un membre émerite du Board d’Arsenal. De cet appel résultera la décision du club de payer les 50 millions d’euros correspondant à la clause libératoire de Thomas Partey.

*Article original à retrouver ici

Voilà la vie que mènent les Kroenke, patrons d’un empire du sport, étendu sur 5 disciplines différentes et 2 continents. D’après The Athletic, les Kroenke considèrent les Rams et les Gunners comme les deux joyaux de cet empire. Pour certains supporters, cette récente décision de mettre la main à la poche est bien vue, tandis que pour d’autre, les liens entre les Kroenke et Arsenal ne sont pas bénéfiques au club.

En effet, l’arrivée de Stan Kroenke au capital du club en 2007 a reçu un accueil glacial, et cela ne s’est pas arrangé à mesure que les parts de l’Américain ont augmentées. Avant 2007, on ne parlait pas de propriétaire à Arsenal, mais plus de bienfaiteurs, ou de gardiens des valeurs du club. Pour beaucoup, les Kroenke sont l’image du changement de dimension du club, d’un coté familial et traditionnel à un coté entreprise, partie d’une multi-nationale.

Les fans leurs reprochent principalement un manque d’intérêt dans le club, qui a beaucoup nui à l’équipe. Dans les 10 ans précédant l’arrivée de Stan Kroenke, Arsenal a gagné 3 Premier League. Il n’en ont plus gagné depuis, et il a fallu attendre 2014 pour voir le premier trophée de l’ère KSI, une FA Cup. Le club est passé d’un habitué de la Ligue des Champions (19 participations de suite) à un régulier de la Ligue Europa (4e participation de suite en 2020/2021). Par moment, le club a semblé livré à lui-même, sans objectif. Peut-on gérer un tel club lorsqu’on en gère 5 à la fois?

Cette décadence a poussé beaucoup de fans à manifester leur mécontentement, il n’était pas rare de voir bannières et affiches demandant à Stan Kroenke de “dégager de notre club” avec le fameux #KroenkeOUT.

Certains pensent à l’inverse que les Kroenke sont bel et bien concernés par le club, mais que leur façon de procéder est différente. Ils ont pour habitude de confier les rênes à certaines personnes de confiance, et c’est à ces personnes de se montrer digne de leur confiance et de faire ce qui est nécessaire pour le club, de le gérer comme si c’était le leur.

La réaction du Club à la récente pandémie a également fait parler, et surtout enrager beaucoup de supporters. La fortune de Stan Kroenke est estimée à 10 milliards de dollars selon le magazine Forbes, mais le salaire de la mascotte, Gunnersaurus, a été considéré comme une dépense trop importante pour le club. Les bilans financiers de 2014 et de 2015 du club révèlent des paiement du club de 3 millions de livres à KSE, l’entreprise de la famille Kroenke, pour des “conseils stratégique de marché”, sans plus d’informations.

Mais arrive ensuite le transfert de Thomas Partey. Stan et Josh Kroenke ont pris le temps de trouver le joueur dont l’équipe avait besoin, et surtout l’argent pour se l’offrir. Connaissant les pertes financières que le club subit actuellement suite à la crise du Coronavirus, cet argent ne peut pas venir des réserves du club. Les Kroenke ont mis la main à la poche, leur propre poche. Ajoutez à ça la restructuration de la dette du club à la fin de l’été, qui a permis au club d’économiser plusieurs millions de livres, et vous avez une belle preuve d’investissement de la part de KSE.

Cela fait longtemps que les Kroenke laissaient entendre qu’ils s’investiraient pleinement dans le club lorsqu’ils auront obtenu 100% des parts du club, chose faite il y a maintenant 2 ans. Et on ne peut pas dire que l’on ai vu une grande différence. Rien qu’en 2020, le club a soulevé deux trophées, subit des pertes financières, a procédé à des réductions de salaires, des licenciement et des restructurations diverses. La raison invoqués à ces changements est la volonté de placer le club dans une position favorable à l’amélioration de son équipe, et il est vrai que l’équipe est plus forte (sur le papier) après le dernier mercato.

Pour en apprendre plus sur l’organisation de KSE au sein du club, The Athletic a dressé une liste de fait et de chose à savoir sur les Kroenke, afin de mieux connaitre leur fonctionnement au travers de l’actualité plus ou moins récente. Voici plusieurs de ces points :

  • Stan Kroenke est de plus en plus présent dans les tribunes de l’Emirates les jours de match;
  • A aucun moment durant le mandat d’Arsène Wenger, une demande de financement direct ne lui a été refusée;
  • La décision de recruter Nicolas Pépé a été prise durant un repas chez Josh Kroenke à Los Angeles. KSE a donné des garanties au cas où le club ne parviendrait pas à vendre de joueurs pour financer cette opération;
  • La décision de baisser les salaires des joueurs ne vient pas des Kroenke, mais bien du comité exécutif du club qui en a parlé longuement avec les joueurs eux-mêmes;
  • Tim Lewis est désormais l’homme de confiance des Kroenke, et s’occupe des affaires importantes du club pour eux, comme signifier son licenciement à Raul Sanllehi;
  • Le club a désormais de plus en plus recours à des paiement échelonnés pour les transferts, comme ça a été le cas avec Nicolas Pépé ;
  • Les Kroenke sont prêt à faire d’autres investissements pour l’équipe, avec la piste Szoboszlai déjà à l’étude depuis quelques temps (le joueur a signé au RB Leipzig depuis, NDLR).

Trois semaines après la fin du mercato, Arsenal remporte un match de championnat face à Manchester United à Old Trafford, pour la première fois depuis l’arrivée de Stan Kroenke au club, il y a 13 ans. Le propriétaire américain de 73 ans a été ravi par la performance des joueurs, et notamment celle du dernier arrivé, Thomas Partey.

Il faut dire qu’il avait une bonne idée des capacités du Ghanéen, puisque le directeur technique Edu lui a expliqué, longuement et clairement, comment le joueur rentrerait dans les plans du coach Mikel Arteta. KSE a beau placer beaucoup de confiance dans ses équipes, lorsqu’une grosse décision est à prendre, c’est Stan Kroenke, le silencieux, qui s’en charge.

Mais comment Stan Kroenke en est arrivé à être propriétaire d’un club comme Arsenal? Tout a commencé en 2004, quand Jeff Plush, fraichement nommé dans le board des Colorado Rapids, un autre club de football de l’empire KSE, a été chargé de trouver un partenariat avec un club européen, idéalement un club de Premier League. Le but de la manœuvre était d’apporter à KSE plus de connaissances dans le monde du football, surtout au niveau européen.

Jeff Plush obtint rapidement des rendez-vous avec deux clubs londoniens, Chelsea et Arsenal. Arrivé à Stamford Bridge, il s’est vu expliqué que le dit rendez-vous avait été annulé. Il a simplement été informé qu’un partenariat entre deux clubs si différents n’était absolument pas envisageable.

De l’autre coté de la ville, Plush reçu un accueil complètement différent. Il rencontra le vice-président David Dein ainsi que le directeur commercial Adrian Ford, qui lui offrirent d’ailleurs des places pour le match qui se tenait ce week-end là. “Un vrai accueil de gentlemans” dira Plush plus tard.

Le dialogue fut constructif, tant David Dein voyait d’un bon oeil un partenariat avec un club américain. Un an plus tard, une rencontre fût organisée entre le propriétaire des Rapids, Stan Kroenke et David Dein, sur le chantier de l’Emirates, le futur stade en pleine construction à ce moment là. Les deux hommes eurent une longue discussion, qui aboutira à un partenariat officiel en février 2007. En Avril de la même année, Kroenke achète 9.9% des parts du club, le tout sous l’impulsion de David Dein, convaincu que le club avait besoin d’un bienfaiteur milliardaire pour pouvoir rivaliser sur le plan financiers avec des clubs comme Chelsea ou Manchester United, dans une Premier League en pleine transition.

Kroenke y voyait son intérêt aussi. Pour un milliardaire qui a fait sa fortune dans l’immobilier, la construction d’un nouveau stade était une chose naturellement intéressante pour lui. “Stan comprenait la valeur des choses. Il ne voit pas le prix, il voit la valeur” déclarait Dick Law, un responsable de recrutement de l’époque.

Kroenke appréciait également les avantages d’une propriété à Londres, la facilité d’accès au stade depuis la ville, ville qu’il considère comme le centre financier du monde. Bien que résidant dans ses maisons du Missouri ou du Texas, il multiplie les voyage outre Atlantique. En une saison, il assiste à 14 matchs, à domicile ou à l’extérieur. Il n’hésite pas à emmener avec lui son fils Josh, sa femme Ann (héritière des supermarchés Walmart), ainsi que sa fille Whitney. Cette dernière est une féru d’art, et est réputée pour avoir invité beaucoup d’éminent personnage du monde artistique dans la loge présidentielle du stade. Arsenal est une affaire de famille chez les Kroenke désormais.

A la fin de sa visite des installations suite à son entrée au capital, en 2007, Kroenke et ses équipes sont allés boire un verre au pub en face du stade. Bien que milliardaire, il apparait régulièrement comme quelqu’un d’assez ordinaire.

Tout cela n’a pas empêché les supporters, mais aussi les membres du board, de voir son arrivée d’un mauvais œil. Peter Hill-Wood, le président du club à cette époque, déclarera :” Traitez moi de vieux jeu, mais nous n’avons pas besoin de l’argent des Kroenke, ou de ses manières de faire. Notre objectif est de garder l’identité anglaise du club, seulement ponctuée par quelques joueurs étrangers. Je ne sais pas si Kroenke compte racheter l’intégralité du club (il possède moins de 10% au moment de cette déclaration) mais si c’est le cas, nous y résisterons avec tout ce qui est dans nos possibilités.”

L’héritage anglais du club était devenu une sorte de fierté. Lors de la finale de FA Cup en 2005, les fans du club se moquèrent de ceux de Manchester United, récemment repris par un consortium américain, en chantant :”USA! USA!”. Nul doute que l’arrivée des Kroenke n’a pas plu à ces supporters.

Cette hostilité des fans était particulièrement palpable lors des réunions annuels des actionnaires, auxquelles certains fans participaient, à travers l’Arsenal Supporter’s Trust, propriétaire d’une partie du club à l’époque. Pas plus tard qu’en 2017, ces derniers ont voté contre la réélection de Josh Kroenke au board du club. Cela n’aboutira pas et le fils Kroenke sera tout de même élu, car une telle réaction avait été anticipée par KSE, qui considère de pas pouvoir se permettre de dépendre des supporters pour mener sa barque. Ambiance.

Avec de tels évènements, on peut facilement dire que la relation entre le board et les supporters n’était pas au beau fixe. Stan Kroenke n’ayant pas du tout les capacités de communications qu’Arsène Wenger pouvait avoir, les fans se sentaient facilement délaissés par le club. Bien que le Board prétende l’avoir fait, un peu plus de communication et de transparence avec les fans, et même les employés du club, n’aurait pas fait de mal.

Le premier investissement dans le club des Kroenke remonte à 2007, et en terme de football, aucun trophée n’a été remporté par le club durant les 7 premières années. Au sein du club, certains employés, notamment du secteur commercial, se sont senti lésés de ne pas obtenir certains bonus sur leurs salaires, notamment après le gros travail fourni pour décrocher les juteux contrats avec Puma et Emirates, entre autres.

Certains de ces problèmes pourraient être attribués à une différence de culture. Arsenal n’est pas une franchise américaine, et le sport au Royaume Uni n’est pas perçu de la même façon qu’aux USA. Le prix des tickets, par exemple, est une différence notable : certains supporters anglais n’accepteront jamais de payer des tickets de matchs aux prix pratiqués partout aux USA. Un employé du club dira : “Il faut garder à l’esprit que Stan Kroenke n’est pas le genre de patron à parler de latéral ou de buteur en réunion. Il parle de chiffre, car c’est son domaine, c’est ce qu’il sait faire. Il y a du bon et du mal à ça.”

Un autre problème important de l’époque était que les Kroenke ne possédaient pas le club dans son entièreté, et ne pouvaient donc pas avoir une autorité absolue sur les décisions. Leur autorité a souvent été remise en question, notamment par Alisher Usmanov, le deuxième plus gros actionnaire du club à cette époque.

Si les relations avec les fans ont connu des hauts et des bas, les Kroenke ont réussi à obtenir, avec le temps, une certaine entente avec le fameux board, composé principalement d’anglais, attachés aux coutumes et aux traditions anglaises, baignés dans la noblesse et l’histoire riche du pays. Être accepté par de telles personnes est important pour Stan Kroenke. Les principes même de royauté ou d’aristocratie n’existent pas dans la culture américaine, et cela tient à cœur des Kroenke d’en faire partie.

Au printemps 2018, Josh Kroenke s’est installé à Londres pour une période d’environ 2 mois. Sa volonté était de s’investir dans le club, de se rapprocher de ses valeurs. Avant ce séjour, les interactions entre le board et les Kroenke étaient plutôt rares. Les informations transitaient via Tomago Collins, un homme de confiance des Kroenke et de KSE, basé à Londres lui aussi. Collins fait partie du petit groupe de personnes envers lesquels Stan Kroenke a une confiance absolue, et peut s’occuper des affaires courantes en son nom.

L’arrivée de Josh à Londres coïncide avec celle de Raul Sanllehi en tant que directeur du football du club. Sanllehi faisait partie de la nouvelle équipe “décideuse” du club, avec notamment Sven Mislinat, recruteur en chef et Huss Fahmy, négociateur en contrats. Cette équipe avait la lourde tâche d’assurer “l’après-Wenger”.

Un après-Wenger, qui était supposé arrivé, comme plusieurs au sein du board le pensait, après la victoire en finale de FA Cup face à Chelsea, en 2017. Mais Kroenke ne l’a pas entendu de la sorte, et a offert un nouveau contrat au manager alsacien, satisfait de ses résultats. Son départ en 2018 n’a donc pas surpris grand monde au club.

Cette annonce n’a évidemment pas été anodine pour autant. Lorsque Stan Kroenke a acheté le club, il s’est également attaché les services de Wenger, qui portait les casquettes d’entraineur et de manager de l’équipe, mais surtout quelqu’un qui partage la même vision que lui sur les équipes sportives professionnelles : une équipe doit être auto-suffisante, financièrement parlant. Lorsque David Dein a recommandé à Kroenke d’acheter le club, pour aider ce dernier à rivaliser avec la fortune d’Abramovich ou celle de Manchester United, il a commis une erreur : Stan Kroenke veut gagner des titres, mais pas à tout prix. Lorsque beaucoup lui en ont voulu, lui reprochant d’empêcher le club de se battre pour le titre, d’autre ont su admirer cette approche responsable. Kroenke est un homme d’affaire compétent et reconnu, et la gestion d’Arsenal ne déroge pas à ses règles de business. Kroenke peut investir, lorsqu’il y voit la logique financière.

Les nombreuses rumeurs relatant un refus de KSE de soutenir Wenger sur le marché des transferts sont intéressantes. Wenger a déclaré plusieurs fois qu’il travaillait avec des restrictions financières. Il a également dit agir contre son gré sur certains sujets, ou devoir prendre certaines décisions qu’il ne voyait pas comme bonne. The Athletic déclare pourtant, de source sûre, qu’à aucun moment durant le mandat d’Arsène Wenger, le board a décliné une requête financière de son coach. Les éventuelles frustrations due au manque d’action sur le marché des transferts seraient à imputer à Wenger, pas au board.

Cependant, il existe un profond respecte entre Wenger et Stan Kroenke. Ces deux derniers se retrouvaient régulièrement pour diner. Ce fameux respect a été quelque peu ébranlé lorsque Josh Kroenke et Ivan Gazidis sont venus prévenir le coach alsacien, à la fin de la saison 2017-2018, que son temps en tant que manager du club touchait à sa fin. L’annonce du départ de l’Alsacien en cours de saison lui a permis de profiter des ces derniers matchs avec le soutien total des fans, bien que ce dernier n’ait jamais exprimé le souhait d’arrêter.

Le sort de Wenger scellé, la question de l’avenir de l’équipe se pose forcément. Une équipe de représentants du club s’est envolé pour Los Angeles, afin d’en parler avec KSE, et plus précisément Stan Kroenke. Une réunion apparemment houleuse, où aucune des deux parties n’aurait eu le sentiment d’être écoutée par l’autre. Cette réunion aura cependant permis aux représentants du club d’apprendre une chose : comment parler avec Stan Kroenke. Ce dernier ayant une vision mathématique, une vision de businessman des choses, il était primordial de lui présenter des faits clairs et bien étudiés.

Fidèle à la politique de KSE, Stan Kroenke a confié le recrutement du nouvel entraineur à Ivan Gazidis et son équipe. C’est une façon pour les Kroenke de montrer leur confiance à leur employés, en leur laissant une grande autonomie. Le choix de Gazidis s’est donc porté sur Unai Emery, les arguments principaux étant son sens tactique et ses multiples succès en Ligue Europa. L’espagnol s’est donc envolé avec Gazidis pour Los Angeles, et il a convaincu le grand patron, afin de devenir le nouveau manager d’Arsenal.

 

Article de The Athletic de James McNicholas, David Ornstein et Amy Lawrence, traduit de l’anglais par Matthieu Rolland pour Arsenal French Club.

 

 

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