“L’explosivité et les réflexes se perdent assez rapidement chez les joueurs, ce sont des aspects qu’ils ne peuvent pas travailler de manière optimale à domicile”

Dans un monde où le football est à l’arrêt depuis plus près de 2 mois désormais (dernier match le 07/03/20, victoire 1-0 contre West Ham), les sportifs essayent tant bien que mal de se maintenir en forme chez eux et de garder la condition physique requise pour joueur au haut niveau. Alors que les Gunners ont repris le chemin de London Colney par petits groupes cette semaine, nous avons posé quelques questions à Cédric Dubois, créateur du site entrainementdefoot.fr, et Julien Lugier, préparateur physique au club de l’AF Bobigny, afin qu’ils puissent nous éclairer sur la préparation physique, mais aussi mentale, des footballeurs pendant ces longues semaines de confinement. 

Mais avant de rentrer dans le vif du sujet, voici une rapide présentation de nos intervenants :

Cedric Dubois : Je suis entraîneur depuis mes 15 ans et je suis actuellement entraineur spécifique des gardiens au club de l’AC Basse Goulaine en R2 (proche de Nantes). Je me consacre à temps plein depuis un an à mon site internet entrainementdefoot.fr, site que j’ai créé et que je gère depuis 8 ans. J’ai également à mes côtés une équipe de rédacteurs spécialisés dans la préparation physique et technique pour m’aider. 

Julien Lugier : Je suis actuellement préparateur physique au club de l’AF Bobigny en national 2. A côté de ça, je suis également préparateur physique privé pour des joueurs de différents niveaux.. En tant que préparateur physique, mon but est d’apporter un petit plus aux joueurs en-dehors de leurs programmes établis par les clubs. 

AFC : Avec ton œil d’entraîneur, comment vois-tu la préparation physique actuelle en cette période de confinement?

Cédric: D’un point de vue sociétal, le sport passe surtout en arrière-plan, le plus important à l’heure actuelle est la santé des citoyens. Ceci dit, les joueurs, qu’ils soient professionnels ou amateurs, ne restent pas inactifs. Ils ont tous une préparation physique à suivre, même si ça ne vaut pas les séances d’entraînements collectifs. Le plus important pour l’instant au niveau de la préparation physique, c’est que les joueurs doivent rester en forme en programmant des séances d’entraînements physiques chez eux. Les joueurs professionnels ont du matériel à leurs dispositions pour des entretiens physiques et pour maintenir également leur capacité cardio-vasculaire.

AFC : Qu’est-ce que tu proposes et conseilles aux joueurs de faire en cette période de confinement pour optimiser au mieux leur préparation physique?

Julien: Tout d’abord, la plupart ont leur programme d’entraînements fournis par le club. Les joueurs pros doivent tous les jours informer leurs clubs de leur évolution physique. Il y a plusieurs méthodes possible pour optimiser la préparation physique d’un joueur, certains privilégient uniquement le renforcement musculaire mais moi je suis partisan d’une autre méthode. Je conseille aux joueurs de répartir leurs charges de travail selon les jours de la semaine afin de garder le même rythme qu’une semaine d’entraînement en club. C’est-à-dire avec des variations d’entraînements du lundi au vendredi avec plusieurs exercices différents pour travailler sur des parties spécifiques. Le plus important est de varier les charges d’entraînements et d’anticiper la reprise de la préparation physique des joueurs pour qu’il ne soit pas perdu après le confinement.

AFC : Comment peuvent-ils par exemple travailler leurs réflexes, prises d’informations ?

Julien: Les exercices et les conditions d’entrainement ne sont pas les mêmes pour tout le monde. Mais mon rôle en tant que préparateur physique est de trouver des solutions pour leur permettre de faire du mieux possible pour qu’ils ne perdent pas leur technique. Il faut faire au plus simple et surtout faire preuve d’imagination pour les exercices. L’important est de faire preuve de créativité dans les exercices pour rester dans le bain et ne pas perdre ses objectifs de vue.

AFC : On voit que certains clubs reprennent l’entraînement par petits groupes, est-ce une bonne solution selon toi?

Cédric: Ce n’est pas forcément la bonne solution selon moi. Faire travailler individuellement un joueur n’est pas efficace, même par groupe de deux. Comme je l’ai dit, avec l’absence de duels à plusieurs, on ne peut tout simplement pas se retrouver en situation de football, où une équipe affronte une autre équipe. Ce sont premièrement des joueurs collectifs, et le côté athlétique vient par la suite. Sans cet aspect de jeu collectif et d’opposition, le football ne peut pas exister. L’entretien physique qui constitue un athlète ne pourra pas remplacer le jeu dans sa globalité.

AFC : Selon toi, comment se passera la préparation physique lors de la reprise des compétitions sportives?

Cédric: Il faudra tout d’abord mettre en corrélation la préparation physique avec le calendrier. Le problème est que nous avons encore beaucoup trop d’incertitudes en ce qui concerne le futur calendrier donc nous ne pouvons pas encore mettre en place des dates d’entraînements. Il faudra travailler avec les joueurs comme s’ils revenaient de blessure, c’est-à-dire commencer une réathlétisation pour reprogrammer les joueurs à répéter les efforts à haute intensité avant de repartir sur des calendriers surchargés de 60-70 matchs par saisons pour certains joueurs.

AFC : Selon toi, y’aura-t-il des répercussions sur le niveau des joueurs ? Un manque d’entrainements collectifs peut-il nuire au niveau technique du joueur ?

Cédric: C’est sûr qu’il y aura des répercussions. Certes, les joueurs peuvent continuer leur entretien physique à la maison mais ce sont des joueurs de sports collectifs et pas des athlètes d’un sport individuel. La vie d’un footballeur se réside principalement aux séances d’entraînements collectifs. Avec cette baisse d’activité, les joueurs ne peuvent pas réaliser de courses à haute intensité, faire de la prise d’information, ou encore mettre à jour leurs automatismes. Toutes ces choses ne peuvent se faire qu’à travers des séances d’entraînements et c’est ce qui est l’essence même du jeu collectif. Sans opposition ni duel, les joueurs ne peuvent pas vraiment mesurer leur niveau ni même progresser dans leur jeu, là est tout le problème du confinement.

Julien: Je propose aux joueurs que je prépare de faire des exercices de coordination avec le ballon afin de préserver au maximum leur niveau technique et leur toucher de balle. Il est évidant que l’entraînement individuel ne compensera jamais l’entrainement collectif. Ceci dit, je ne me fais pas trop de soucis concernant le niveau technique ainsi que le toucher de balle des joueurs. Selon moi, tout va revenir assez vite et ça va se faire naturellement. En revanche, là où nous sommes très inquiets, c’est concernant l’explosivité du joueur. L’explosivité et les réflexes sont des éléments qui se perdent assez rapidement chez le joueur et ce sont des aspects que les joueurs ne peuvent pas travailler de manière optimale à domicile. Mon objectif en tant que préparateur est d’essayer que les joueurs perdent le moins possible cette explosivité mais plus le confinement sera long et plus la reprise sera compliquée pour eux. Si la reprise des championnats est programmée d’ici un ou deux mois, tout reste encore jouable pour la plupart des clubs sachant qu’il ne reste que 9 matchs à jouer dans l’ensemble. Mais pour les clubs jouant l’Europe, c’est une autre histoire… Avec l’Euro et les JO qui suivra une saison surchargée, ça risque de faire beaucoup pour les joueurs.

AFC : Nous avons parlé du physique et de la technique, mais est-ce que le confinement touche également le mental des joueurs ?

Cédric: Il est vrai que ce confinement peut aussi avoir un impact sur le mental des joueurs. On se retrouve un peu avec la même configuration qu’un joueur en fin de carrière. Le joueur perd peu à peu le lien relationnel avec ses coéquipiers et le staff, l’ambiance de vestiaire lui manque et c’est souvent un déchirement pour la majorité des joueurs en fin de carrière. Et nous nous retrouvons actuellement dans une situation un peu similaire où c’est le manque d’interactions sociales qui peut affecter le mental du joueur. Il est facile de rester chez soi quand vous avez une famille ou des proches près de vous mais pour ceux qui vivent seuls, le risque est grand. Sans famille ni proches, les joueurs qui se retrouvent cloîtrés chez eux peuvent très mal vivre cette période. Les clubs ont d’ailleurs mis à disposition des cellules psychologiques pour aider les joueurs dans cette situation de solitude.

Julien: C’est compliqué, la situation est la même pour tout le monde dans le monde entier. Après tout dépend de l’endroit où le joueur habite, s’il est dans un appartement, s’il a un jardin ou encore s’il a de la famille avec lui. C’est plus compliqué mentalement si tu habites tout seul dans un appartement en ville par exemple. Le plus important dans ces moments est de s’occuper de sa famille et de ses proches si tu en as la possibilité pour penser à autre chose.

AFC : Pour ce qui est des blessures, si la saison venait à reprendre, pensez-vous que les joueurs auront les capacités pour terminer la saison sans se blesser?

Cédric: Encore une fois tout dépend du calendrier et de la décision des instances dirigeantes. Si le championnat actuel se termine en août et que les joueurs doivent enchaîner sur une nouvelle saison, le rythme s’annonce infernal car il y aura l’Euro, les Jeux Olympiques l’été prochain et la Coupe du monde qui suivra en 2022, cela s’annonce compliqué… Il faudra sans doute aménager le meilleur calendrier possible et ménager les joueurs avec une surveillance accrue de la part des clubs.

Julien: Les blessures les plus probables seront des blessures de type déchirure des muscles ou des contractures dues à cette période d’absence d’explosivité. Quand toute cette période sera passée, il faudra reprendre la préparation physique de façon progressive. Il faudra ensuite préparer les joueurs de manière explosive mais régulière pour justement éviter ce risque de blessures. Etant donné que cette période de confinement va dépasser le temps moyen d’une trêve estivale, le temps de la préparation sera le même que celui d’un retour de vacances, c’est-à-dire 5 semaines minimum, dans le meilleur des cas.

Entretiens réalisés par #Corentin #AFC

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